Le TRESOR de MONT-RÔTY
Le Trésor de Mont_Rôty ou Trésor du Robinet cuit en forêt de Lyons
*« Le 20 juillet 1903, une femme Liépart, qui extrayait du caillou dans la forêt de Lyons, au Triège dit du Robinet cuit, commune de Mont-Rôty, trouvait un vase en terre renfermant des monnaies antiques ». Ainsi commence l’histoire du trésor de Mont-Rôty que nous relate L. de Vesly en 1904, en donnant également sa composition (figure 2). De simple, l’histoire de ce trésor s’est avérée hélas des plus mouvementées une fois les monnaies sorties de terre.
composition_du_Trésor_de_Mont_RÔTY_en_1904 fig2.png
Le trésor a intégré les collections du musée départemental en deux temps : - le 26 juillet 1905 la part attribuée à l’État (propriétaire du terrain), conditionnée en « 7 boites » sous le no d’inventaire 1917 ;- le 21 aout 1905 la part attribuée à Mme Liépart (l’inventeur) sous le N° d’inventaire 1920.
visualisation des types de Monnaies du TRESOR DE MONT-RÔTY
Extrait du BULLETIN de la Société Française de Numismatique
(78 / 06 juin 2023)
Marie-Laure LE BRAZIDEC*, Dominique ANTÉRION**, avec la collaboration de Michel AMANDRY***
Les trésors de grands bronzes d’Oissel et de Mont-Rôty (Seine-Maritime)
conservés au musée des Antiquités de Rouen
Lors des Journées numismatiques de juin 1978 à Rouen, Xavier Loriot et Jacqueline Delaporte présentaient les « Trésors de monnaies romaines découverts dans le département de la Seine-Maritime », publié sous la forme d’un résumé dans le BSFN de juin 1978 (1) et développé dans les Annales de Normandie quelque temps après (2).
Cet inventaire comprenait deux trésors de grands bronzes conservés au musée des Antiquités de Rouen : celui de Mont-Rôty sous le N° 38 et celui d’Oissel I sous le N° 45.
Nous présentons ici ces deux ensembles, des circonstances de leurs découvertes à l’histoire mêlée de leur conservation au musée, leurs études ayant été entreprises à plusieurs décennies de distance à l’occasion de chantiers des collections.
* Chargée de mission pour les collections numismatiques antiques du musée des Antiquités de Rouen ; mlaurelebrazidec@gmail.com ** Chargé des collections et du médaillier de la Monnaie de Paris ; dominique.anterion@monnaiedeparis.fr
*** Ancien président de la SFN ; michel.amandry@gmail.com 1. 2. Loriot, Delaporte 1978. Loriot, Delaporte 1980.
Histoire du parcours des trésors d’Oissel et de Mont-Rôty au musée des Antiquités Entre 1887 et 1905, trois trésors de grands bronzes romains sont entrés dans les collections du musée des Antiquités, dans l’ordre : forêt de La Londe, Oissel I (également appelé de la forêt de Rouvray) et Mont-Rôty (ou encore de la forêt de Lyons), représentant respectivement environ 120, 600 et 872 monnaies (total officiel connu). Ce qui aboutirait à un total de 1 592 grands bronzes romains ou 1 472 sans le trésor de La Londe.
Il faut noter que les deux premiers trésors ont été inscrits sur le registre d’inventaire de façon rétrospective en 1903, alors qu’ils étaient déjà exposés dans la salle de la mosaïque de Brotonne : cela fait suite à un arrêt des enregistrements systématiques des dons à partir de la fin de l’année 1887 par M. Maillet du Boullay, par suite d’une longue maladie, comme le précise le conservateur Gaston Le Breton sur le registre3. On trouve donc sous les N° 1908 et 1909 des dons les informations suivantes :
1908 : « un petit lot de monnaies romaines (assez frustes) en bronze, provenant d’une exploration de M. Berbier de la Serre (inspecteur des forêts et membre de la Commission des antiquités de la Seine-Maritime) dans la forêt de La Londe ». On note qu’aucun nombre de monnaies n’est mentionné, mais nous savons par ailleurs qu’il y en avait 120.
1909 : « Trouvaille d’Oissel (Seine-Inférieure), par Mr Boucher (ajout postérieur au crayon), dans la forêt du Rouvray, se composant d’un lot de monnaies en bronze romaines complètement frustes et d’une petite série d’autres monnaies mieux conservées réunies ensemble dans la même vitrine table (ainsi que le lot précédent) (salle de la mosaïque de Brotonne) ». À nouveau, aucun nombre de monnaies n’est précisé.
Sous le no 1917 des dons, Léon de Vesly, nouveau conservateur du musée des Antiquités, inscrit à la date du 26 juillet 1905 le premier lot du trésor de Mont-Rôty (Seine-Maritime), entré par « don » du Ministère des Beaux-Arts, puis le 21 août 1905 un second don sous le no 1920-1, « des monnaies romaines qu’il [Louis Deglatigny] a acquises de Mme Liépart », l’inventeur, et de préciser que ce trésor se composait de 872 exemplaires, d’après le décompte publié en 1904.
Ces monnaies ont été pour partie exposées (Oissel et La Londe dans la même vitrine), puis retirées et une sélection à nouveau exposée pour Oissel dans les années 1920 avec celles de Mont-Rôty, compte tenu des étiquettes anciennes de vitrines (seconde moitié du XXème siècle) retrouvées avec les lots présents actuellement en réserve. Notamment, les monnaies du trésor d’Oissel sont séparées entre monnaies exposables et monnaies de « 2e choix ».
Il est très intéressant de noter que sur ces étiquettes relatives au « 2e choix » du trésor d’Oissel apparait le nom de l’inventeur, J. Boucher, qui n’a été rajouté qu’au crayon et à postériori sur l’inventaire; Or nous savons que l’inventeur se plaint par courrier en 1921 de ne plus voir les monnaies d’Oissel exposées et de ne pas y trouver son nom associé5. On peut en déduire que ces étiquettes sont postérieures à 1921.
3. Fol. 44 du registre des dons, après le no 1837. Le conservateur a dû compléter les dons à postériori.
4.Bull. Soc. Émulation, 1904, p. 238.
5.Archives du musée des Antiquités, dossier d’œuvre du trésor d’Oissel.
Toutefois, par la suite, malgré la présence de ces étiquettes dans les plateaux en bois de conditionnement en réserve, il semble y avoir eu plusieurs fois des mélanges, d’autres étiquettes retrouvées stipulant qu’il peut s’agir soit des monnaies d’Oissel, soit de celles de la forêt de Lyons (Mont-Rôty). Il semble donc qu’à un moment donné, on perde la provenance d’une partie des monnaies, une fois celles-ci remises en réserve.
Les lots comportant encore une identification de provenance seront à nouveau exposés lors de la rénovation du musée dans les années 1970, puis à nouveau retirés et placés en réserve. C’est dans les années 1990, selon le souhait de Jacqueline Delaporte, que l’un d’entre nous, Dominique Antérion, entreprit alors d’essayer d’y voir plus clair pour ces ensembles et pu cataloguer un lot de 212 exemplaires formellement rattachés au trésor de Mont-Rôty. Le reste des exemplaires d’Oissel et de Mont-Rôty fut alors en partie reconditionné, la dernière partie l’ayant été en 2021 et 2022, et toutes les monnaies des deux trésors ont été identifiées et fichées sur Micromusée. La problématique, pour ce faire, était d’essayer au maximum d’attribuer les monnaies à l’un ou l’autre des trésors, mais les patines et états de conservation se confondant (des monnaies décapées, d’autres non), il reste une partie des exemples pour lesquels il n’a pas été possible de trancher.
Nous avons aujourd’hui un total de 1 198 monnaies, avec 212 attribuées à Mont-Rôty, 214 à l’un ou l’autre des trésors et donc 772 pour Oissel, ce qui paraît trop.
Ces deux lots avaient été définis en vertu d’un tirage au sort, dont on doute que le sort ait été le seul acteur. Plus précisément, les démarches pour l’acquisition par le musée de la part revenue à l’État nécessitèrent un accord de principe entre le ministère de l’Agriculture (propriétaire) et le Service des Beaux-Arts (demandeur au profit du musée).Toutefois la législation domaniale exigeait que l’opération se fasse moyennant finance. Le montant de 120 francs fut ratifié par Vesly le 2 octobre. Précisons que la somme couvre l’acquisition de Mont-Rôty et d’un autre découvert dans les mêmes années dit « trésor de la Forêt du Rouvray » (sur la commune d’Oissel, au sud de Rouen). 100 francs pour Mont-Rôty et 20 pour le Rouvray. L’acte de cession est signé le 14 octobre suivant.
L’acquisition de la part de Mme Liépart se fit le 21 aout 1905 par l’intermédiaire de Mr Deglatigny, qui la donna au musée. Ce qui fera dire très justement à Vesly :
« Le musée de Rouen possède donc entièrement la cachette monétaire du Robinet cuit (forêt de Lyons) ».
Mais revenons à la composition du trésor. Nous connaissons celle de la part revenue à l’État par un procès-verbal du 21 février 1904. Ce lot (inv. 1917) se compose alors de 270 pièces réparties comme suit (figure 3) :
composition_du_Trésor_de_Mont_RÔTY_en_1917 fig3.png
Étrange tirage au sort donc, vu que l’État ne s’est vu attribuer qu’à peine plus du tiers de la trouvaille. En revanche, sur les 423 identifiées par Vesly, l’État en recueille 251, et seulement 19 illisibles sur les 449 items restants. La qualité plus que la quantité aurait-elle prévalu ? La répartition des empereurs entre les deux lots interpelle également. Si l’on considère le lot de l’État, on n’y trouve aucune monnaie de Commode (sur les 11 recensées) et une seule Trajan sur les 33 avérées ! À l’inverse, tout le monnayage de Marc Aurèle (à une unité près) figure dans la part de l’État. Un intérêt scientifique semble également avoir présidé au choix de la monnaie d’Albin, la plus tardive du trésor.
La cession de la part de l’inventeur viendra rebattre les cartes et rendre au trésor de Mont-Rôty toute son intégrité. Hélas pour peu de temps…
Dès son entrée au musée, le trésor fut de nouveau séparé en deux ensembles : un lot de monnaies « frustres et illisibles » et un de « belles monnaies » qui fut exposé dans une vitrine du musée au côté de celles d’un autre trésor quasi contemporain : celui dit d’Oissel (I) qui avait lui aussi subit le même tri. Nous ne connaissons hélas pas le nombre (et encore moins les attributions) de monnaies sélectionnées dans chacun des deux trésors. Bien dommage si l’on songe à la suite !
Finalement, le trésor de Mont-Rôty n’est plus aujourd’hui avéré que par les anciennes répartitions chiffrées de L. de Vesly et, plus concrètement par 212 pièces étiquetées « Trésor de Mont-Rôty » (figure 4) :
Si l’on peut accorder tout notre crédit aux identifications faites par Vesly, on s’interroge en revanche sur ce qu’il a n’a pas identifié et qui pourtant était parfaitement reconnaissable ! Citons les bronzes de Titus, Nerva, Aelius, Lucius Verus et Pertinax.
Ainsi, et pour en revenir à l’aspect purement comptable du trésor, il convient d’admettre que moins de la moitié des monnaies identifiées en 1904 peuvent être attribuées avec certitude au trésor de Mont-Rôty. L’inventaire établi en 1992 du temps de J. Delaporte et repris en 2022 le montre clairement.
Pour autant nous disposons en parallèle de plus de 200 monnaies dont la provenance se résume en l’indication « Oissel ou Forêt de Lyons ». Les discussions entre J. Delaporte et D. Antérion en 1991 ne permirent pas de trancher entre ce qui relevait de l’un ou de l’autre. En revanche le parti fut pris, en vertu d’une démarche prudente, que l’on garderait trace du contexte dans lequel le trésor se trouvait à l’instant de son inventaire mené en 1992. Si le lot A correspondait aux monnaies clairement identifiées « Forêt de Lyons », et que les différents lots C'étaient bien ceux de Oissel, les lots B quant à eux restaient à attribuer (ou pas) à l’un ou l’autre des deux trésors.
Ces différentes étiquettes sont évidemment postérieures à l’incendie. Leur écriture avait été identifiée par J. Delaporte comme étant celle de Maurice Allinne (qui assura la direction du musée entre 1930 et 1942). Si cela n’apporte rien au trésor en lui-même, du moins sait-on officiellement qu’à cette date les deux trésors sont clairement mélangés ! Un bien triste terminus ante quem.
Ce qui pourrait venir expliquer le mélange tiendrait donc à un incident de la vie du musée : un incendie.
Conclusions
Les péripéties subies par ces deux trésors après leur entrée au musée illustrent les problématiques de conservation des monnaies antiques de mêmes types, ici des grands bronzes, au sein des institutions sans établissement de comptage et d’inventaire complet au moment de l’inscription sur les registres d’inventaire, faute de temps et peut-être de compétence.
Les alternances d’exposition et de mise en réserve de ces deux ensembles, avec des petites étiquettes volantes qui ont pu bouger, voire disparaître, ont eu raison de la connaissance exhaustive de ces trésors, qui semblent mélangés pour une bonne partie, seules les monnaies terminales étant bien reconnaissables pour chacun d’eux.
Néanmoins, les identifications réalisées des lots encore conservés apportent un certain nombre d’exemplaires intéressants pour leurs variantes ou pour leur provenance lointaine, avec ce bronze de Sabine du Koinon de Bithynie. La preuve que s’intéresser à eux n’était pas vaine et que d’autres informations, à rechercher dans les archives, pourraient encore venir nous éclairer.
Bibliographie
RPC III : M. amanDry, a. Burnett, Roman Provincial Coinage III. Nerva, Trajan and Hadrian (AD 96-138), London / Paris, 2015.
TAF IV : X. Loriot, S. SCheerS, Corpus des trésors monétaires antiques de la France, IV, Haute Normandie, Paris, 1985.
AmanDry 1984 : M. amanDry, Monnaies du Koinon de Bithynie découvertes dans les Trois Gaules et les deux Germanies, CEN, 21-1, 1984, p. 1-4.
AmanDry, Charrier 2022 : M. amanDry, K. Charrier, Les monnaies provinciales du musée Rolin d’Autun, BSFN, 77-06, 2022, p. 207-213.
Bar 1991 : M. Bar, Monnaies grecques et assimilées trouvées en Belgique, Travaux du centre d’études numismatique, 11, Bruxelles, 1991.
Loriot, DeLaporte 1978 : X. Loriot, J. DeLaporte, Trésors de monnaies romaines découverts dans le département de la Seine-Maritime, BSFN, 33-06, 1978, p. 381-388.
Loriot, DeLaporte 1980 : X. Loriot, J. DeLaporte, Les trésors de monnaies romaines décou verts dans le département de la Seine-Maritime, Cahier des Annales de Normandie, 12-A, 1980, p. 25-59.

